Il a seize ans. Il se promène en forêt. Et au même moment, il se trouve à New York, dans le corps d'une femme dont il ne sait rien. Vingt ans plus tard, il décroche son téléphone et appelle une mairie américaine pour vérifier si cette femme a existé. C'est l'histoire que Meik Reinhardt est venu raconter à La Clairière.
Les récits de vies antérieures ne manquent pas. Ce qui rend celui-ci différent tient moins à la vision qu'à ce que son auteur en a fait : il a cherché à la contredire.
La vision : New York, 1985
Meik Reinhardt décrit une expérience qu'il refuse d'appeler un rêve. Il est éveillé, il marche en forêt, et il s'en souvient parfaitement. Simplement, une autre conscience occupe la sienne en même temps.
« J'étais pleinement cette femme, dans le corps de cette femme, et je ressentais tout. » Les odeurs. Le bruit des klaxons. Une vue sur les tours jumelles. À côté de lui, un homme dont il éprouve les sentiments sans les avoir choisis.
« Je ne dirigeais rien. Le mouvement était déjà porté par la volonté de cette femme. »
La comparaison qu'il emploie aujourd'hui est celle de la réalité virtuelle : on reste soi-même, et l'on bascule dans un autre monde. À ceci près, précise-t-il, que là il sentait tout.
Un détail va compter plus que les autres. Son regard tombe sur un kiosque, sur un magazine, sur une date : 1985. « Je ne suis pas dans les années 2000, je suis ailleurs. » Les vêtements, l'environnement le confirment. Il apprendra plus tard que cette femme s'appelait Jane.
Seize ans, l'année où tout bascule
Cette année-là, sa mère meurt. Il a seize ans, et les deux événements se répondent. « Quand vous perdez votre mère, il y a un grand manque d'amour », dit-il simplement. Ce manque aiguise en lui une soif d'absolu qui le conduit à entrer dans les ordres.
Il y confie ses visions. L'accueil n'est pas celui qu'il espérait : on ne le prend pas vraiment au sérieux, et certains prêtres évoquent l'action du démon. Il choisit alors une autre voie, qu'il résume ainsi : questionner ses visions, et vivre sa foi dans la liberté.
Ce qui frappe, dans sa manière de raconter, c'est l'absence de vertige. Il a été interpellé, il s'est senti différent, il a posé des questions. Mais son équilibre n'a pas vacillé.
Le besoin de preuve
Des années passent. Puis vient une question qu'il ne peut plus repousser : et si tout cela était vérifiable ?
Il dit avoir su, dans ses visions, tout ce qu'il y avait à savoir de cette femme. Son prénom, son nom de famille, d'où elle venait. « Comme si tout était enregistré sur une cassette. »
Son raisonnement est d'une simplicité désarmante : s'il connaît un nom et une ville, alors il existe peut-être une trace administrative quelque part. « Je me suis dit, il faut appeler la mairie, tout simplement. »
Il appelle donc, depuis la France, une petite ville américaine, avec un anglais qu'il qualifie de déplorable et la boule au ventre.
« Elle avait connu Jane »
Ce qui se produit ensuite tient d'un concours de circonstances que lui-même souligne. Au bout du fil, l'employée qui le reçoit avait connu Jane personnellement.
Elle croit d'abord avoir affaire à un membre de la famille, à des descendants cherchant à la retrouver. Puis elle se fait une réflexion que Meik Reinhardt rapporte ainsi : ce garçon qui vit en Europe ne peut pas avoir inventé ce nom, parce que Jane n'a jamais été quelqu'un de connu.
Elle accepte de lui parler d'elle. Ce qu'elle décrit recoupe ce qu'il dit avoir vu. Puis elle lui envoie des photographies.
« C'est le moment le plus émouvant : voir la personne qu'on a été. »
Ce que Jane lui a laissé
Dans ses visions, Jane met fin à ses jours. Meik Reinhardt aborde ce point avec une prudence qu'il faut souligner, parce qu'elle dit quelque chose de sa manière de travailler.
Il refuse d'en faire un récit édifiant. « Je ne romantise pas le suicide », dit-il, en rappelant que toute personne traversée par des idées suicidaires doit être accompagnée. Ce qu'il retient de ce qu'il a perçu, c'est l'absence de la punition que certaines traditions promettent, et la continuité de quelque chose au-delà.
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Deux choses ont changé pour lui. Le deuil de sa mère, d'abord : l'idée qu'elle puisse être proche de lui et poursuivre son chemin lui a apporté un apaisement qu'aucun raisonnement ne lui avait donné.
Son rapport à la mort, ensuite. Il ne prétend pas ne plus en avoir peur, et insiste sur ce point : il ne faut pas s'en vouloir d'avoir peur, c'est normal. Mais il dit avoir senti le moment où le corps de Jane l'a lâchée, et en avoir gardé une sérénité de fond.
Ce qu'il dit avoir hérité d'elle
La vie de Jane n'a pas été douce. Il évoque des périodes à la rue, et une grossesse gémellaire qu'elle a dû abandonner. De cette existence, il dit avoir récupéré des tensions qu'il lui a fallu défaire en lui.
C'est là que son récit quitte le registre de la curiosité pour devenir un travail. Il ne se contente pas de raconter une vie ancienne : il décrit des schémas qu'il a cherché à rompre, avec l'idée que ce qui n'a pas été résolu se transmet.
Trois conséquences reviennent dans sa manière de voir les choses.
Une forme de solidarité élargie. « Quand il y a une guerre au bout du monde, je ne peux pas m'en désolidariser, parce que dans une autre vie, j'ai pu être parmi ce peuple. »
Une déculpabilisation. Si une part de ce que nous portons vient d'ailleurs, alors nous faisons ce que nous pouvons avec ce que nous avons reçu. Cette idée, dit-il, allège.
Une continuité. Ce qui est réparé ici ne s'arrête pas ici. Il l'exprime sans détour, et sans prétendre en avoir la preuve.
Distinguer une intuition d'une construction mentale
C'est la question que l'on finit toujours par se poser devant ce genre de récit : comment savoir si l'on perçoit quelque chose, ou si l'on se raconte une histoire ?
Meik Reinhardt ne prétend pas détenir un test infaillible. Il propose un repère, tiré de ce qu'il observe en consultation, et l'exemple qu'il donne n'a rien d'ésotérique.
Des personnes viennent le voir avec une vie parfaitement tracée. Leur raisonnement leur a dit de devenir consultant dans un quartier d'affaires. Quelque chose de plus ancien, de plus têtu, leur souffle qu'elles auraient voulu jouer de la guitare. Le mental, remarque-t-il, dit non à cette seconde voix, et il le dit avec de très bons arguments.
Le raisonnement excelle à justifier. L'intuition, elle, insiste sans se justifier.
Le critère n'est donc pas la force de la conviction, puisque le mental est le plus convaincant des deux. C'est la persistance : ce qui revient malgré les raisons de l'écarter mérite au moins d'être examiné.
À une personne qui lui confiait son découragement après des années de silence, il répond quelque chose qui vaut bien au-delà de son domaine : dites-le. Exprimez la colère, l'incompréhension, le doute. Le silence traversé par les mystiques de toutes les traditions n'est pas nécessairement une absence.
Un élément de son récit mérite d'être mentionné, parce qu'il en explique la charge émotionnelle. Selon ce qu'il a perçu, le moment où Jane quitte son corps coïncide avec sa propre conception. « Au moment où j'ai revu sa mort, je me suis vu renaître. »
Il présente cela comme l'épisode le plus bouleversant de son expérience. Et c'est aussi celui où il prend le plus de précautions oratoires, conscient de ce qu'un tel récit peut produire chez quelqu'un de fragile.
Ce que ce récit établit, et ce qu'il n'établit pas
C'est ici que ce témoignage se distingue de beaucoup d'autres, et c'est Meik Reinhardt lui-même qui pose la limite.
Il rappelle volontiers qu'il n'est ni journaliste ni chercheur, et qu'il ne détient aucune vérité scientifique. Il raconte ce qu'il a vécu, et ce qu'il a pu vérifier.
Ce que l'enquête établit : une femme portant ce nom a vécu dans cette ville, et une personne qui l'a connue a reconnu des éléments que Meik Reinhardt dit avoir vus avant de la contacter.
Ce qu'elle n'établit pas : le mécanisme. Rien, dans cette histoire, ne démontre la réincarnation au sens où un laboratoire l'entendrait. Il le sait, et il ne fait pas semblant du contraire.
C'est précisément cette retenue qui rend le récit intéressant. Un témoignage qui reconnaît ses angles morts se discute. Un témoignage qui prétend tout expliquer ne se discute plus.
Pourquoi cette question revient
Si le sujet vous touche, ce n'est probablement pas par curiosité pour l'exotisme de l'histoire. C'est qu'il repose sur des expériences que beaucoup ont faites sans savoir qu'en penser : un lieu inconnu qui semble familier, une époque vers laquelle on se sent attiré sans raison, une personne rencontrée pour la première fois avec le sentiment de la reconnaître.
Ces impressions n'ont rien d'une preuve, et Meik Reinhardt est le premier à le dire. Elles suffisent pourtant à faire naître une question honnête : d'où cela vient-il ?
C'est cette question qu'il propose d'explorer, avec pour méthode ce qui l'a mené jusqu'à cette mairie américaine : chercher d'abord, conclure ensuite.